Syrie : comment en est-on arrivé à la catastrophe ?

Illustration: Christiaan TriebertFlickr: Azaz, Syria – CC BY 2.0

Après avoir expliqué dans un article précédent comment l’organisation abracadabrantesque de nos services de renseignement et l’abandon de nos prisons aux émissaires du djihad ont plombé notre stratégie antiterroriste, nous tenterons aujourd’hui d’expliquer les raisons de la transformation de la Syrie en un vivier du terrorisme mondial. Pour cela, il nous faut remonter dans le temps, aux origines de la Syrie moderne.

Une brève histoire de la Syrie moderne

La Syrie était depuis son indépendance au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale une véritable mosaïque d’ethnies. Et qui dit mosaïque ethnique au Moyen-Orient, dit aussi poudrière ethnique. Comme illustré sur le graphique ci-dessous, la Syrie est, depuis sa création, dominée démographiquement par les Arabes sunnites qui composent environ 60% de la population, le reste étant composé de minorités dont les alaouites – l’ethnie de Bachar El-Assad – représente aujourd’hui la minorité la plus importante.

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Depuis 1949 avec le coup d’État du général d’origine kurde Housni al-Zaïm, en passant par la montée en puissance du mouvement national socialiste Baas dont les Al-Assad sont les héritiers, la Syrie a toujours eu à sa tête des politiciens et militaires laïques très souvent issus de ses minorités. Face à la mainmise du parti Baas et des El-Assad sur le pays depuis les années 1970, la seule opposition organisée fut incarnée par les mouvements islamistes radicaux dont les Frères Musulmans représentèrent le fer de lance. Ces derniers s’appuyant sur la frustration d’une certaine partie de la majorité Arabe sunnite pour l’influence excessive des alaouites au sein des institutions et sur le rejet de la politique laïque officielle luttèrent contre le régime autocratique de Hafez El-Assad, père de Bachar El-Assad, afin de le renverser et d’instituer un régime islamique basé sur la charia.

Les actions des Frères Musulmans et de leurs alliés prirent la forme d’une série d’attaques meurtrières contre le pouvoir et les alaouites en général, particulièrement au début des années 1980. En réponse à ces actions, Hafez El-Assad déchaina une répression militaire sans précédent. Les bastions des Frères Musulmans furent bombardés, leurs membres arrêtés et exécutés, le tout avec le support tacite des minorités syriennes qui, à défaut d’un pouvoir démocratique, préféraient encore la dictature laïque des Al-Assad plutôt que la dictature islamique des Frères Musulmans.

Ainsi, au début des années 2000, la Syrie était un pays étonnamment calme dans la région au regard du volcan ethnique sur lequel Bachar El-Assad était assis. D’ailleurs, démographiquement parlant le mélange ethnique n’a que peu varié depuis l’indépendance, prouvant la stabilité du pays comme en témoigne le graphique suivant :

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La Guerre Civile syrienne

La situation s’envenime à nouveau en 2011 avec les mouvements de protestation liés au Printemps Arabe. Au fil des mois, la réponse du pouvoir se fait sanglante et le pays s’enfonce dans la guerre civile alors que les manifestants pacifiques laissent leur place à des militants armés. Parmi ces militants, une majorité est affiliée à des organisations islamistes, les rebelles démocratiques tant louangés par l’Occident ne représentant malheureusement qu’une minorité des forces en présence. Rien de surprenant quand on sait que les courants islamiques syriens avaient une structure organisationnelle antérieure à la guerre et plus de 40 ans de pratique de la clandestinité et de la guérilla urbaine face au régime. Dès lors, tous les éléments étaient déjà réunis pour créer un conflit violent, il manquait juste l’intervention hasardeuse des puissances occidentales pour le rendre inextricable.

Après avoir vertement condamné Assad pour sa répression violente de l’opposition, les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne entamèrent une campagne de soutien militaire et financier de grande envergure auprès des groupes rebelles, tout en imposant le départ de Bachar El-Assad comme condition sine qua non à toute négociation. Étrangement, c’est la diplomatie française avec à sa tête Laurent Fabius qui va se montrer la plus intransigeante et la plus interventionniste dans le dossier syrien. Ce dernier ira d’ailleurs jusqu’à déclarer en décembre 2012 que le Front al-Nosra, filiale d’Al-Qaïda en Syrie, « fait du bon boulot » alors que tous les rapports sérieux dénonçaient déjà l’atrocité des méthodes de ces milices dont les exactions n’avaient rien à envier à celles du régime.

La position belliqueuse de la France atteint son paroxysme fin août 2013 quand des témoignages font l’état d’utilisation d’armes chimiques par les troupes d’Al-Assad. Obama se retrouve alors dans la position d’avoir à retenir François Hollande de frapper les positions d’Al-Assad en Syrie. Quelques semaines plus tard, à l’initiative de Poutine, Al-Assad accepte de remettre son stock d’armes chimiques aux Occidentaux afin que celles-ci soient détruites, donnant ainsi une raison sérieuse à Obama de se garder d’intervenir directement.

Une issue prévisible

Trois ans plus tard, à l’été 2016, la situation en Syrie a empiré de manière tout à fait prévisible. Al-Assad, avec le soutien de ses alliés traditionnels, l’Iran et la Russie, est encore au pouvoir dans l’ouest du pays. Au nord, les kurdes contrôlent la majorité des terres en bordure de la frontière turque. À l’est, les groupes islamistes, Daech en tête, ont la mainmise absolue sur le territoire syrien. Quant aux rebelles modérés ayant survécu, ils sont aujourd’hui à la remorque de groupes islamistes plus puissants ou cantonner à des poches de territoire insignifiantes. Une situation catastrophique pour l’avenir de la Syrie, mais ô combien prévisible pour qui se serait donné le temps de comprendre l’Histoire de ce pays.

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Répartition territoriale et situation militaire en Syrie à l’été 2016 (Source : Wikipedia)

Évidemment, l’expansion des groupes islamistes djihadistes a transformé la Syrie en pépinière pour apprentis terroristes. La France en a subi de plein fouet les conséquences avec tout d’abord une explosion des candidats au djihad. Ainsi, d’après le groupe Soufan, spécialiste de la question, plus de 1 700 combattants français se sont rendus sur zone, faisant de la France le premier exportateur de djihadistes européen.

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Une fois sur place, ces jeunes fanatiques participent aux exactions quotidiennes des groupes islamistes locaux. Au menu, persécution des chrétiens, massacre automatique des minorités kurdes, alaouites et yézidis, réduction des femmes prisonnières en esclaves sexuelles, pillage des ressources du pays, destruction des monuments datant de l’ère préislamique, etc.

Le contrôle d’une zone aussi vaste par des groupes djihadistes leur donne aussi accès à des ressources financières insoupçonnées et à un espace de totale liberté pour recruter et entraîner les auteurs de leurs futures attaques terroristes. La France en a encore une fois payé le prix fort avec plus 240 morts dans des attentats depuis 2012.

Comme on pouvait s’y attendre, la violence des combats et l’absence de paix à l’horizon déclencha un exode massif. Un bon nombre de ces réfugiés choisissant de tenter leur chance en Europe, l’agence européenne Frontex a vu le nombre d’entrées illégales signalées exploser ces dernières années. Ainsi, avec près de 2 millions d’entrées illégales détectées l’année dernière, sans compter celles non-détectées, l’Europe croule sous le poids des flux démographiques exceptionnels en grande partie issus du conflit syrien. Bien évidemment, comme le souligne très clairement le rapport Fenech, cette situation humanitaire ingérable profite pleinement aux terroristes qui utilisent sciemment ces flux migratoires pour s’introduire dans l’espace Schengen.

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Enfin, en ce qui concerne l’avenir politique de la Syrie, la volonté occidentale d’exclure El-Assad se trouve désormais dans l’impasse alors que ce dernier semble reprendre l’avantage sur le terrain et que les rebelles modérés ont perdu la quasi-totalité de leur influence. Quant aux Syriens, à qui on demande rarement leur avis, la majorité d’entre eux s’opposent à l’activisme occidental pour forcer le départ de Bachar El-Assad.

Malheureusement, en multipliant les ingérences dangereuses, en fermant les yeux sur la montée de l’islamisme radical dans la guerre civile syrienne et en fermant d’emblée la porte de la négociation avec El-Assad, les puissances occidentales ont grillé toute leur crédibilité et la plupart de leurs leviers diplomatiques. Dans ces conditions, difficile d’imaginer comment contraindre El-Assad à s’asseoir à nouveau à la table des négociations pour obtenir un accord qui puisse donner une issue prochaine au conflit. Plus inquiétant, Hillary Clinton a réitéré encore récemment sa volonté de chasser Bachar El-Assad du pouvoir coûte que coûte au cas où elle serait élue. Gageons que cette énième aventure militaire américaine au Moyen-Orient ne fera que rendre plus insolvable la crise politique syrienne.

Pourquoi la France perd dans la lutte antiterroriste

On savait que le répit serait de courte durée, mais c’est encore une fois avec un carnage sur le sol national que le terrorisme retourne sous le feu des projecteurs. Après les attaques du 13 novembre 2015 et la tuerie de Charlie Hebdo, l’attentat de Nice porte à plus de 240 morts depuis 2012 le bilan des attaques terroristes. Puisque tous les experts s’accordent à dire que le risque d’attentat demeure encore à son plus haut, l’enjeu majeur consiste à comprendre pourquoi et comment ces attaques ont pu être perpétrées alors que la France est théoriquement en état d’urgence face au terrorisme.

Pour répondre à cette question, les députés Georges Fenech et Sébastien Pietrasanta se sont penchés sur l’efficacité et l’organisation des moyens mis en place dans la lutte contre le terrorisme. Le fruit de leur travail fut présenté sous la forme d’un rapport parlementaire captivant que le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, s’empressa pourtant de jeter aux oubliettes. Une tradition gouvernementale malheureusement bien française.

À défaut d’offrir un plan pouvant garantir le risque zéro, les manquements identifiés par le rapport Fenech expliquent une bonne partie des défaites encaissées ces dernières années dans la lutte contre le terrorisme. Prenons donc le temps d’en aborder les principales conclusions.

Une organisation kafkaïenne des services de renseignement

En France, pas moins de 10 agences gouvernementales constituent le cœur du renseignement français, les 6 premières étant les plus importantes :

  • la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE)
  • la direction du renseignement militaire (DRM)
  • la direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD)
  • la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI)
  • la direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED)
  • le service de traitement du renseignement et de l’action contre les circuits financiers clandestins (Tracfin)
  • le service central du renseignement territorial (SCRT)
  • la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP)
  • la sous-direction de l’anticipation opérationnelle (SDAO) de la gendarmerie nationale
  • le bureau du renseignement pénitentiaire (BRP)

À ces 10 agences, s’ajoutent 6 bases de données principales liées de près ou de loin à la lutte contre le terrorisme :

  • Le fichier CRISTINA utilisé par la DGSI
  • Le fichier SIREX utilisé la DPSD
  • Le fichier PASP utilisé par la police SCRT et DRPP
  • Le GIPASP de la gendarmerie nationale, utilisé par le SDAO
  • Le FEA partagé par le SCRT et la DRPP
  • Le fichier des personnes recherchées (FPR), dont la catégorie Sûreté de l’État regroupe plus de 20 000 personnes jugées potentiellement dangereuses, les fameux fichés « S »

Enfin, pour tenter de faire fonctionner ce mille-feuilles administratif, pas moins de 3 services coordinateurs furent créés :

  • le Coordonnateur national du renseignement auprès du Président de la République
  • l’État-major opérationnel de prévention du terrorisme (EMOPT) directement rattaché au ministre de l’Intérieur
  • l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (UCLAT) qui n’a autorité que sur les services relevant de la police nationale

Vous êtes perdu ? Vous n’y comprenez rien ? C’est normal. Nos alliés n’y comprennent rien non plus. Pour preuve, tous les responsables du renseignement israélien, américain, grec et turc rencontrés pendant la conception du rapport furent incapables de nommer clairement leurs équivalents français. Un comble à une époque où la coopération internationale est essentielle dans la lutte contre le terrorisme.

Évidemment, une telle organisation cloisonnée et inutilement compliquée se devait de créer son lot de fiascos. Par exemple, Yassin Sahli, le terroriste qui a sauvagement décapité son employeur en juin 2015 avant de tenter de faire exploser son lieu de travail, fut tout simplement rayé des listes de surveillance en déménageant d’un département à l’autre.

En partie en réponse à ce raté, un fichier commun, le Fichier de traitement des Signalés pour la Prévention et la Radicalisation à caractère Terroriste ou FSPRT entre en service en octobre 2015. Le projet est louable et demandé unanimement depuis plusieurs années, mais encore une fois, des lacunes colossales le fragilisent dès le départ. Ainsi, malgré la bonne volonté des services concernés à approvisionner la plateforme en données, le fichier n’est pour le moment pas consultable par la DGSE, le renseignement pénitencier ou encore la DPSD. Pire, le fichier n’a pas vocation à inclure les suspects étrangers, un écueil majeur à une époque où des individus dangereux complotent à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières françaises. L’exemple le plus notable étant celui de l’attentat avorté du Thalys dont l’auteur signalé plusieurs fois au niveau européen passa complètement à côté du radar des autorités françaises et belges.

Contrairement à plusieurs idées reçues, les réformes récentes ont largement augmenté les moyens humains et techniques à la disposition des agences de renseignement. D’ailleurs, sur un quota d’écoute de 2 700 personnes par an, les services n’en ont utilisé qu’une fraction. Bref, en matière de renseignement, la réponse est à chercher davantage au niveau de l’organisation et de la collaboration qui laissent à désirer plutôt que du côté d’un prétendu manque de moyens.

Les prisons françaises : véritable cursus de radicalisation accéléré

Contrairement aux idées reçues, le Code pénal offre une palette d’options très complète pour condamner les terroristes, après comme avant le passage à l’acte. Les problèmes commencent quand il s’agit de faire appliquer la peine prononcée. Deux options de contrôle s’offrent aux juges d’instruction : la prison ou le bracelet électronique, assorti d’une série de contraintes (interdiction de sortie du territoire, d’entrer en communication avec certaines personnes, etc.).

Comme on peut logiquement s’y attendre, le bracelet électronique révèle vite ses limites, les pointages en commissariat faisant souvent l’objet d’un suivi désastreux. Samy Amimour, un des membres du commando du Bataclan, avait par exemple réussi à se rendre jusqu’en Syrie alors qu’il était encore sous contrôle judiciaire et à revenir en Europe sans être inquiété.

Reste alors la prison comme seule alternative sérieuse pour cantonner les condamnés dangereux. Et, c’est là que le bât blesse. En effet, la surpopulation carcérale empêche toute politique d’isolement des détenus radicalisés à grande échelle. Selon les derniers chiffres officiels, la France compte 68 542 individus écroués pour 58 683 places opérationnelles, soit un taux d’occupation de 117%. La situation est particulièrement dramatique dans les maisons d’arrêt où le taux d’occupation atteint 138%.

La maison d’arrêt étant souvent le point d’entrée dans le système carcéral pour les petits délinquants influençables, l’extrême densité carcérale et les moyens dépassés de l’administration pénitentiaire transforment ces établissements en véritable terrain de chasse pour les émissaires du djihad. Pour contrer ces dérives, le bureau du renseignement pénitencier ne dispose que de 114 agents en équivalents temps plein pour surveiller 68 000 détenus sous écrous, 235 000 en milieu ouvert, le tout à travers 189 établissements en France. Bref, à l’heure actuelle, les islamistes ont relativement les mains libres au sein des prisons françaises et continuent de recruter à tour de bras les petites frappes des quartiers dont l’itinéraire en vient inévitablement à croiser la case prison.

Conclusion

Encore une fois un cocktail néfaste de laxisme judiciaire décontracté, de déni de la réalité et d’organisation bureaucratique abracadabrantesque a transformé notre stratégie antiterroriste en véritable passoire. Même si plusieurs réformes audacieuses tentent depuis quelques années d’aplanir les obstacles administratifs qui plombent les services de renseignement français, les querelles de chapelle et les rivalités inutiles sont encore un obstacle à la fusion logique de certaines organisations qui partagent pourtant les mêmes missions. En ce qui concerne le système carcéral, le manque de moyens chronique est à attribuer en grande partie aux politiques ridicules qui clament haut et fort que la construction des 20 000 places supplémentaires nécessaires pour conduire une politique carcérale correcte serait une fuite en avant dans le « tout répressif ».

Dans la prochaine partie, nous attarderons sur la situation dans la zone syro-irakienne en détaillant comment la politique étrangère française a contribué à faire naître et croître un marécage géopolitique inextricable qui s’est peu à peu muté en pépinière pour djihadistes.